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Quel modèle industriel pour les scieries de feuillus du futur ?



Le ministère de l'agriculture et la Fédération Nationale du Bois ont fait paraître en novembre 2019 une étude dont cet article compile des extraits et qui cherche à comprendre les difficultés des entreprises de la filière et propose des pistes d’action. Cette étude s'appuie notamment sur le fait que les essences feuillues ne fournissent que 20 % des sciages produits en France alors qu’elles représentent près de 70 % de la surface forestière nationale tandis que "avec la transition vers une économie décarbonée, les prélèvements de bois devraient augmenter et la dynamisation de l’industrie de première transformation des feuillus s’avère indispensable".

Le constat initial est que "Le projet de Stratégie nationale bas-carbone identifie le secteur forêt-bois comme stratégique pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, en agissant sur deux leviers : la fourniture d’énergie et de matériaux biosourcés renouvelables d'une part et la séquestration du carbone en forêt et dans les produits bois d'autre part. Cette ambition suppose notamment l’accroissement de la récolte et de la transformation de bois".

Une telle dynamisation rendrait possible, techniquement et économiquement, la reconquête des marchés nationaux et internationaux perdus. Depuis 30 ans, en effet, la transformation des feuillus décline, leurs sciages étant passés de deux millions de m³ en 2005 à un peu plus d’un million en 2015. La scierie française de bois résineux a, elle, déjà opéré sa mutation vers un modèle industriel basé sur la massification de l’offre et l’évolution de sa production en faveur de produits techniques embarquant des services. En revanche, le regain d’intérêt pour le feuillu se traduit pour l’instant par une augmentation des importations de produits finis, alors que les exportations de grumes se développent.

C’est pourquoi le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation a souhaité commander cette étude sur les évolutions à soutenir pour disposer d’un outil industriel à même de répondre aux enjeux environnementaux et sociétaux, et limiter ainsi la dégradation de la balance commerciale. L’étude a été co-financée par la Fédération nationale du bois (FNB) et réalisée par un groupement constitué de Forestry Club de France et des trois cabinets Conseil&Stratégie Durables, Cyme Innovations et Five Conseil.


scieries sciage feuillus
Schéma simplifié des voies de transformation des scieries de feuillus françaises.
crédit photo : Ministère de l'Agriculture - FCBA



L’industrie du sciage de feuillus est un secteur en mutation.

Malgré un mouvement de concentration au cours de la décennie écoulée, la première transformation des feuillus se caractérise par une forte proportion de petites unités, réalisant entre 1 à 5 millions de chiffre d’affaires (80% des entreprises en 2016). En se focalisant sur les 590 entreprises transformant du chêne (au moins partiellement), première essence feuillue sciée en France (47% en volume en 2016), les 50 plus grosses concentrent près du tiers des volumes produits en 2016, toutes essences confondues, et les 100 premières près de la moitié (données FNB). Plus les entreprises sont importantes, plus elles se spécialisent dans la transformation du chêne (80 à 85% des volumes transformés, merrains compris, pour les 100 premières), les autres essences, et particulièrement résineuses, y étant marginales. À l’inverse, les plus petites en termes de capacité scient avant tout des résineux et du peuplier (respectivement 53% et 16% des volumes sciés, contre 10% pour le chêne).

Selon une étude réalisée en 2016 par la Banque de France pour la FNB, sur les données financières des scieries entre 2008 et 2015, les charges de personnel et les coûts d’approvisionnement sont globalement maîtrisés, mais la productivité et le taux de valeur ajoutée augmentent faiblement en dépit d’un niveau d’investissement significatif. L’importance des stocks, notamment de matières premières, très supérieurs à ce qui est observé dans le reste de l’industrie, génère des fonds de roulement élevés et fragilise la situation financière d’entreprises déjà plus endettées que la moyenne. Neuf dirigeants sur dix disent rencontrer des difficultés d’approvisionnement qui handicapent leur activité. Le rajeunissement de la forêt, suite aux tempêtes de 1999, a entraîné une baisse de l’offre totale et une réduction du diamètre des arbres commercialisés. Or l’industrie française était historiquement plutôt orientée vers les produits issus d’arbres à diamètre plus important. En trente ans, certaines scieries ont donc été obligées de tripler leur rayon d’approvisionnement, renchérissant leurs coûts.

L’outil industriel français est assez récent (moins de 20 ans dans 90% des cas), mais les technologies employées sont peu innovantes. Un tiers des scieries toutes tailles confondues, déclarent que les chaînes de production ne sont pas ou peu automatisées malgré le poids des produits manipulés. Si deux tiers des scieries interrogées assurent un suivi de leur productivité, elles ne sont qu’un tiers à être équipées d’un système de pilotage informatisé de la production. Les technologies numériques sont encore peu déployées et près d’un tiers des dirigeants sont sceptiques quant à leur intérêt. La diversité de la qualité des grumes de feuillus rend pour l’instant complexe une optimisation numérique du sciage, contrairement aux résineux, plus homogènes et standards.



Des débouchés matures et des perspectives favorables pour les sciages de feuillus.

Cette analyse des débouchés a reposé sur un travail essentiellement documentaire, de nombreuses sources ayant été mobilisées, parmi lesquelles les études menées par la FNB, l’Institut technologique FCBA (Forêt, Cellulose, Bois-construction, Ameublement) ou le cabinet Xerfi. Le marché du bois est très globalisé. Les échanges ont été multipliés par deux en valeur au cours de la décennie écoulée et les flux se sont diversifiés. Pour les feuillus, tant en grumes qu’en produits transformés à différents stades, le marché mondial s’est développé sous l’impulsion de nouveaux acteurs déficitaires en matière première et exportateurs de produits transformés (Chine, Vietnam, Europe de l’Est notamment). Moins présente sur la deuxième transformation, la France exporte 30 à 40% de sa production de sciages, essentiellement vers les pays européens (75%). La hausse récente des exportations de grumes de chêne contribue aux difficultés d’approvisionnement des scieries. Mais selon de nombreux observateurs, la construction, l’ameublement et la chimie devraient à plus long terme offrir de nouveaux débouchés aux feuillus, de même que le développement de nouveau produits transformés.



Quel modèle économique pour le sciage de feuillus dans le futur

Partant de l'étude de l'industrie du sciage de feuillus en Allemagne, en Italie et en Roumanie, et compte tenu du contexte industriel français, le modèle de scierie du futur proposé pour notre pays s’appuie sur une organisation en réseau, intégrant des unités de petite taille implantées au cœur des massifs forestiers, des scieries de taille moyenne à l’échelle des bassins d’approvisionnement et des têtes de réseau constituées d’entreprises de plus grande taille, très automatisées à l’aide des technologies numériques. Les synergies développées entre ces trois composantes économiques permettraient à la fois de répondre collectivement à de grosses commandes, et de valoriser les différentes sections et qualités de bois grâce à des échanges de matières, dans un souci d’économie circulaire. Ces réseaux de scieurs s’inséreraient dans un système industriel intégrant la deuxième transformation, la Recherche-Développement-Innovation (RDI) et des partenariats avec d’autres industries.

Les pouvoirs publics et les organisations professionnelles peuvent accompagner et faciliter les transitions numériques et écologiques du secteur, à l’instar de ce qui s’est produit en Italie avec le plan Industrie.4.0. Deux ateliers stratégiques réalisés dans le cadre de l’étude, l’un avec les institutions (ministères, enseignement, recherche, agences), l’autre avec des industriels, ont permis de sélectionner 90 propositions d’action en faveur des entreprises pouvant être accompagnées par les pouvoirs publics. Une partie d’entre elles figure déjà dans les différents contrats et plans portant sur la filière. Ces propositions sont regroupées en 8 axes.: sécurisation des approvisionnements, modernisation de l’outil industriel, innovation, marchés de demain, structuration de la filière, communication, formation et recrutement, aides au financement.

Plusieurs recommandations portent en particulier sur le financement des investissements et des coûts d’approvisionnement, s’inspirant de dispositifs existant dans la sphère agricole. En effet, la charge liée au stockage des bois sur pied, en parcs ou en cours de séchage, grève les trésoreries des scieries et réduit leurs capacités d’investissement. La mise en place d’un système de portage des stocks, par des fonds bancaires, avec des crédits de campagne à taux bonifiés, contribuerait à réduire les tensions liées à l’approvisionnement. Cela existe déjà dans certains secteurs industriels. Par ailleurs, les auteurs s’interrogent sur l’opportunité de s’inspirer de dispositifs fiscaux de soutien à l’investissement propres à l’agriculture, tels que la déduction fiscale pour investissement (DPI) et la dotation pour aléas (DPA), remplacées depuis cette année par la dotation pour épargne de précaution.

D’autres propositions visent à palier le retard de développement numérique du secteur. Il s’agirait d’abord de convaincre les dirigeants d’entreprises de l’apport de ces technologies pour améliorer la productivité et flexibiliser la production de façon à mieux capter les marchés. Cela nécessitera de recourir aux systèmes informatisés de gestion de la production, d’optimiser les process et systèmes de pilotage, et enfin de capitaliser et exploiter les données qui en sont issues. L’appropriation de ces outils par un industriel passe souvent par le fait d’en apprécier concrètement les avantages opérationnels dans une ou plusieurs structures comparables à la sienne. Enfin, numériser l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, de l’arbre au meuble, aiderait à optimiser les achats, à sécuriser les approvisionnements, et faciliterait la promotion des certifications environnementales. Pour ce faire, les scieries doivent pouvoir s’inscrire dans les mesures de soutien prévues par l’État en faveur des TPE/PME, présentées en septembre.2018, notamment le nouveau dispositif d’aide à l’investissement pour les dépenses de robotisation et de transformation numérique des PME (suramortissement de 40% pendant 2 ans permettant de réduire jusqu’à 11% le coût de l’investissement).

Enfin, la formation initiale et continue est au cœur de plusieurs propositions. Les bureaux d’étude considèrent que les besoins en matière de qualifications et compétences devraient être précisément analysés, notamment à l’occasion d’assises dédiées. Les acteurs qui ont participé aux ateliers ont par ailleurs insisté sur la nécessité de développer l’apprentissage et l’alternance à tous les niveaux, du CAP au diplôme d’ingénieur. Ils recommandent aussi de communiquer activement et positivement sur les métiers de la forêt et du bois, tout en réduisant leur pénibilité, notamment grâce à l’automatisation.
(29/11/2019)



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